légère éclaircie | 25 juin au 20 juillet 2011

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J'ai choisi comme titre de cette exposition celui d'une ancienne chanson d'Alain Bashung, sur l'album « Novice ». Au milieu des dérapages de riffs, ces deux vers, comme des suppliques d'outre-tombe, reviennent lancinants : « Là j'ai pied ! Là j'ai pas pied ! ».
 
« Légère éclaircie » est donc logiquement une exposition sur le « perdre pied », c'est-à-dire cet instant du basculement où le sol se dérobe, ne nous porte plus. Cela m'est venu comme ça, sans doute inspiré par l'architecture de la galerie White Project(s) qui, relativement resserrée et étroite, n'en possède pas moins une appréciable perspective et un rythme intéressant, scandé par les poutres et les poteaux.  
 
J'ai « vu » l'exposition comme une analogie de « Nearth Death Experience », ces expériences de mort imminente qui, de manière très frappante, comportent toutes des éléments immuables. « J'avais en face de moi un couloir très lumineux mais dont on ne voyait pas les murs. C'était blanc presque blafard, et de plus en plus lumineux au fond du couloir. J'avais l'impression d'avancer dans du coton et j'étais bien. Et d'un seul coup je suis retombée dans mon corps. J'ai eu l'impression d'avoir fait une chute. » ; le récit de Marie C. ne rappelle-t-il pas la visite d'une exposition réussie ?
 
Afin de détendre l'atmosphère, et de montrer que tout cela n'est sans doute qu'un jeu (« Quelqu'un a inventé ce jeu / Terrible, cruel, captivant », écrira Manset pour un Bashung en phase terminale, « Comme un lego »), j'ai invité Clément Cogitore à montrer sa vidéo « Travelling », où il projette sur le carré blanc d'un arrière de camion roulant devant lui un film : le travelling d'une route vide.
 
La « légère éclaircie » que suggère le titre de l'exposition est en effet polysémique. Elle peut relever aussi de l'aveuglement, comme on le devine sur les photographies de Viriya Chotpanyavisut. C'est l'éclaircie aussi de la brume qui se lève, trouant la réalité de clairières de visibilité dans lesquelles on découvre des suppliciés (Tarik Essalhi) ou des noyés (Marion Auburtin) qui, les membres entravés ou les tripes à vif, gisent, enfin sereins.
 
Car on aurait tort d'envisager « Légère éclaircie » comme une exposition sombre ou pessimiste. Elle relève plutôt d'une logique du détachement à la Maître Eckhart, qui par exemple dans son sermon « L'amour est fort comme la mort » préconisait des solutions radicales comme « ici-bas une séparation de l'âme et du corps. Or, comme l'amour pour Notre-Seigneur "est fort comme la mort", il tue aussi l'homme au sens spirituel et sépare à sa façon l'âme du corps. Et ceci arrive quand l'homme s'abandonne entièrement et se dépouille de son moi, et ainsi se sépare de soi-même. Mais ceci se produit par la force infiniment haute de l'amour qui sait tuer si suavement. Ne le désigne-t-on pas d'ailleurs comme une douce maladie et comme une mort vivante. Car ce mourir est une infusion de vie éternelle, mais une mort de la vie charnelle dans laquelle l'homme est toujours à nouveau sur le point de vivre sa vie à son propre profit. »

La plupart des expériences de mort imminente concordent sur un point : au bout du tunnel, on est attiré irrépressiblement par une vive et douce lumière, un éclat de couleurs. Dans cette exposition, j'ai invité Carine Brancowitz, Michel Devaux et Le Quartier Général à occuper la partie finale. Domestiques, pauvres, leurs pratiques du dessin et de la peinture sont d'une légèreté terrible ; il y a en eux quelque chose des portraits du Fayoum, saisis sur le vif pour traverser la mort. Car, vous l'aurez compris, la « Légère éclaircie » que l'art promet est réversible, la lumière peut être celle aveuglante de la mort, tandis que l'obscurité serait propice à l'éclosement de la vie.
 

Stéphane Corréard
Directeur du Salon de Montrouge
www.salondemontrouge.fr